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Un peuple de commerçants

Au cœur des jours et des nuits

Un peuple de commerçants

Une vielle dame de mes connaissances vend des avocats sur le petit marché de mon quartier. Elle a refusé que je lui achète tous ses avocats. Elle avait raison.
Ses avocats, elle ne les a pas achetés quelque part pour les revendre à son tour. Ils viennent de l'avocatier planté tout juste derrière sa maison. La vieille dame ne les a pas cueillis. Elle a attendu qu'ils tombent d'eux-mêmes une fois mûrs.
La dame vient du village. Elle a appris la patience. L'agricultrice attendait le temps qu'il fallait, la saison qu'il fallait pour semer et voir les grains germer et grandir et mûrir. Le temps de la récolte est plus long encore. Il faut cultiver la patience pour recueillir le fruit mûr.

Mais un jour, la dame a eu un gros souci. L'agriculture a certainement beaucoup manqué à la paysanne arrivée en ville. Dans son grand âge, qu'aurait-elle pu faire sinon s'ennuyer de toute la journée et sans trouver, la nuit, le sommeil profond qui restaure le paysan fatigué du travail. Vendre des avocats sur le petit marché du quartier, c'est une façon de tuer le long temps de ceux qui n'ont jamais rien à faire.
On a donc proposé à la vieille grand-mère de vendre des avocats sur le petit marché du quartier. Et la vie a visiblement changé. Chaque matin, le bonheur est au rendez-vous. La vieille dame passe quelques bonnes heures au marché. Et les clients habitués passent volontiers chez elle. Voilà une commerçante toute particulière. Pour un avocat, elle vous propose trois prix différents : 100, 200 et 300 francs congolais. A vous, acheteur, de choisir le prix à payer.
Lorsque je me présente devant la vendeuse, qui me reconnaît bien, j'ai le sentiment que je dois lui acheter tous ses avocats. Pour la laisser partir. J'ignore la vraie raison pour laquelle elle est là. Ce n'est pas tellement pour gagner de l'argent. J'ignore même si elle sait faire la différence lorsque, de sa bouche, sortent les chiffres 100, 200 et 300.
Lorsque je lui tends de l'argent et que je m'apprête à prendre tous les avocats, la vielle dame me sourit. Elle dit tout gentiment que je n'ai pas le droit  de prendre pour moi seul tous ces avocats. Il faut que j'en laisse pour d'autres qui passeront après moi.
La vieille dame est une commerçante bien particulière. Elle ne fera jamais de bonnes affaires. On peut se moquer d'elle. Mais elle n'est pas allée au petit marché du quartier pour gagner de l'argent. Elle est peut-être allée là-bas pour rencontrer des gens, tous ceux qui passent, qu'ils achètent ou qu'ils n'achètent pas. Qu'ils paient 100, 200 ou 300 francs congolais, peu importe.
La vieille dame est un cas particulier dans une ville de Kinshasa devenue ville commerçante. Dans les années 1970, Pascal Tabu Rochereau, dit Tabu Ley, a chanté : « Zando ya Debanani ». Dans son langage poétique, il dit, en lingala : « Kinshasa n'est plus un habitat, Kinshasa est devenu un marché ; chaque parcelle a son commerçant. »
Et voilà pourquoi j'ai parfois peur de passer pour un client, un acheteur de quoi que ce soit. Lorsque j'entre dans une parcelle, à Kinshasa et ailleurs, dans ce pays, j'ai parfois peur même du sourire qui peut être celui d'un commerçant, juste intéressé par ma poche, mon argent.

Jean-Baptiste MALENGE Kalunzu

jbmalenge@gmail.com

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