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Kilwa-Kasenga : Lettre pastorale pour Noël

Pendant que beaucoup de gens de notre planète célèbrent paisiblement l’Incarnation du Verbe de Dieu, à l’instar d’autres zones des conflits armés dans notre pays et ailleurs au monde, c’est dans la souffrance, la violence et l’insécurité que notre diocèse est appelé à partager cette joie. Cette situation dramatique dure depuis que de groupes armés écument les populations de la partie nord du diocèse qui porte désormais le nom bien étrange de « triangle de la mort ». 





DIOCESE DE KILWA-KASENGA

Evêché
B.P. 74 Kilwa (via Lubumbashi)
République Démocratique du Congo

BENIS TON PEUPLE, SEIGNEUR, ET DONNE LUI LA PAIX (Cf. Ps 29, 11)
Lettre pastorale de Noël 2014

Kilwa, décembre 2014
    PREAMBULE

Chers diocésains,
Frères et sœurs dans le Christ,

1.      Que la grâce et la paix vous soient données de la part de Dieu, notre Père, et du Seigneur Jésus Christ ! (Cf. 2 Co 1, 1). En ce jour où nous commémorons solennellement la nativité du Fils de Dieu, Sauveur et Libérateur des hommes, je m’adresse à vous, peuple saint de Dieu, membres de l’Eglise Famille de Dieu qui est à Kilwa-Kasenga, et aux personnes de bonne volonté pour vous affermir dans la foi, l’espérance et la charité. De toute évidence, la solennité de la nativité de notre Seigneur nous accorde beaucoup de grâces. Aussi, dans la joie et la prière nous nous sommes préparés tout au long de l’Avent pour les accueillir. Le moment est venu de jouir de ces grâces, en contemplant le visage amoureux de Dieu qui s’est fait homme pour nous sauver.
2.      L’état actuel de la sécurité des personnes et de leurs biens dans notre diocèse m’amène à implorer le Fils incarné de Dieu de nous accorder de manière spéciale la bénédiction et la paix, comme l’a si bien chanté le psalmiste (Cf. Ps 29, 11).

UNE COMPLAINTE RETENTIT SANS CESSE
  
3.      Pendant que beaucoup de gens de notre planète célèbrent paisiblement l’Incarnation du Verbe de Dieu, à l’instar d’autres zones des conflits armés dans notre pays et ailleurs au monde, c’est dans la souffrance, la violence et l’insécurité que notre diocèse est appelé à partager cette joie. Cette situation dramatique dure depuis que de groupes armés écument les populations de la partie nord du diocèse qui porte désormais le nom bien étrange de « triangle de la mort ». Comment, dès lors, chanter la joie de Noël dans notre milieu où rôde constamment la mort, où règnent l’insécurité et la violence, où retentit sans cesse une complainte ? Notre situation d’aujourd’hui ressemble à plusieurs égards à la tristesse de Sion que le prophète Jérémie exprima à une époque : « Sur les montagnes, j’élève plaintes et lamentations, sur les montagnes du désert, une complainte. Car ils sont incendiés, nul n’y passe, on n’y entend plus les cris des troupeaux. Depuis les oiseaux du ciel jusqu’au bétail, tout a fui, tout a disparu » (Jér. 9,9).
4.      Tout bien considéré, le contexte sécuritaire d’une bonne partie de notre diocèse entonne véritablement un chant funèbre (Cf. Lc 7, 32). Nous ne pouvons pas ne pas pleurer avec ceux qui pleurent, comme l’ont déclaré, il y a quelque temps, les Evêques de notre province ecclésiastique de Lubumbashi[1]. Nous ne saurons surtout pas contempler la lumière du Fils incarné de Dieu, né de la Vierge Marie, sans en même temps crier notre désolation, notre lamentation et réaffirmer notre aspiration profonde à la paix.
5.      De par notre appartenance au Christ, nous sommes membres d’un seul corps : l’Eglise de Dieu dont le Christ est la tête. « Un membre souffre-t-il ? dit Saint Paul, tous les membres souffrent avec lui » (1 Co 12, 26). Notre souffrance n’a que trop duré. Tournés vers Dieu, qui nous a envoyé son Fils pour nous sauver (Cf. Lc 19, 10), nous nous appuyons sur notre foi pour affronter l’épreuve qui nous est imposée. Dans la foi au Christ Fils de Dieu, il nous faut endosser l’armure de Dieu (Cf. Ep. 6, 13) et entrer dans le bon combat de la paix.

« TRIANGLE DE LA MORT », UN SCANDALE ET UNE APPELLATION DE HONTE

6.      Selon la foi de l’Eglise, aucun espace du monde créé par Dieu ne doit être abandonné au règne des ténèbres et de la mort. Pour aucun motif un tel espace, où vivent des hommes créés à l’image et à la ressemblance de Dieu (Cf. Gn 1, 26 ), ne peut mériter une si étrange appellation de « triangle de la mort » qui n’est, en réalité, qu’un affreux scandale et une ignominie. Car, en effet, la vie humaine, don gratuit de Dieu (Cf. Rm 4, 17), est sacrée[2]. Elle est par surcroît une participation à la vie bienheureuse de Dieu[3]. Elle doit donc à tout prix et en toutes circonstances être respectée et protégée. Telle est la conception que l’Eglise a de la vie humaine. 
7.      De son côté, notre héritage culturel africain ne conçoit pas autrement la vie. Nos traditions ancestrales et nos coutumes les plus authentiques expriment, de plusieurs manières et sous diverses formes, le caractère précieux et sacré de la vie. Dans son ouvrage La philosophie bantoue, le franciscain belge Placide Tempels en a fait un exposé remarquable[4]. Pour nous, la vie est force, et ne peut donc être subordonnée à la mort, qui est sans plus ni moins son contraire et sa négation. A Noël 2007 j’écrivais : « Nous aspirons fondamentalement et inévitablement à être Force et donc Vie. Or il n’y a pas de force sans vie. D’où nous devons adhérer à la vie pour être des « êtres-force ». Dès lors, lutter contre tout ce qui diminue la force vitale ou tout simplement la vie, c’est appliquer notre propre philosophie de l’existence »[5].
8.      Les sociétés modernes et les organisations internationales confessent, elles aussi, que la vie n’a pas de prix. Elle est précieuse et doit être défendue chaque fois qu’elle est menacée. Même les idéologies les plus athées ont de la considération pour la vie des hommes.
9.      Sur ce fond, il est inadmissible qu’un Etat souverain, en l’occurrence la RD Congo, « terre de croyances », Etat moderne qui a souscrit à la Charte universelle des droits de l’homme, supporte pendant si longtemps qu’une portion de son territoire soit transformée en « triangle de la mort », c’est-à-dire en un foyer de tout ce qui est contraire à la vie, à la liberté, à la dignité et au développement intégral de l’homme. La réalité exprimée par cette appellation de la honte ne peut que susciter révolte et indignation. Et pourtant, sans nier quelques courts moments d’accalmie précaires, c’est depuis plusieurs années que cette appellation nous colle à la peau.
           
              FAIBLE MOBILISATION
10.  Certes, des efforts ont été fournis par les uns et les autres pour nous sortir de ce drame humanitaire et sécuritaire. Nous ne pouvons pas les nier. Au contraire, nous les saluons et nous sommes reconnaissants envers leurs auteurs. Avec les moyens qui sont les leurs et dans les limites de leurs prérogatives, le Gouvernement provincial du Katanga et la Sixième région militaire n’ont jamais cessé de se dépenser pour rétablir la paix dans notre région. Hommage soit rendu aux valeureux soldats qui ont payé le lourd tribut de leur vie pour cette noble cause. Les membres du réseau Caritas, les congrégations religieuses, les ONG et les agences humanitaires sont venus et continuent de venir au secours de multiples déplacés de guerre, en risquant parfois leur propre vie. Des marques de solidarité à notre peuple prennent plusieurs formes. Profonde est notre gratitude. Mais, en dépit de tout cela, la paix est encore fragile, chimérique ou absente en beaucoup d’endroits.

11.  Je déplore le manque de mobilisation générale pour restaurer la paix dans notre contrée. Bien qu’on a enregistré ça et là la reddition de certains miliciens, précédée d’une sensibilisation de masse pilotée par quelques figures emblématiques du monde politique katangais, les efforts pour le retour de la paix demeurent insuffisants, voire ponctuels, sporadiques et surtout sans suivi. Il y a eu aussi quelques tentatives fort louables de dialogue entre les responsables étatiques et quelques fractions des maï maï, principalement dans le territoire de Mitwaba, mais sans lendemain. En somme, on n’a pas encore senti une mobilisation générale et généralisée sur la question de la restauration de la paix chez nous.

12.  On note cependant un certain attentisme qui n’est pas loin d’être assimilable à la négligence coupable et dont les conséquences sont fâcheuses. D’une part, le nombre de déplacés de guerre errant dans notre diocèse bat tous les records. Les statistiques sont alarmantes. A ce jour, les agences humanitaires de l’Organisation des Nations Unies avancent le chiffre effrayant de 718.000 déplacés internes dont plus de la moitié est cantonné dans notre diocèse.

13.  D’autre part, les maï maï dits « bakata Katanga », auteurs avérés de la violence, continuent de multiplier les violations contre les droits humains : vol, viol, assassinats, tueries, enrôlement d’enfants dans leurs rangs, incendies de maisons et d’infrastructures communautaires, extorsions, enlèvements, etc. Ils les ont même étendues jusque dans le territoire de Moba au point que le « triangle de la mort » s’est transformé en « rectangle de la mort ». Malgré une forte présence militaire dans nos villages, ces miliciens se déplacent régulièrement du nord au sud et vice versa, et se plaisent jusqu’à menacer la ville de Lubumbashi, chef lieu de notre province.

14.  En outre, la pauvreté a atteint un degré des plus élevés. Dans les camps des déplacés, tout comme dans les familles d’accueil, la notion de qualité de la vie n’a plus de sens. La misère est palpable. Tout aussi affligeant est de constater que cette pauvreté n’épargne pas les hommes de troupes commis à la protection des civils. Souvent sans moyens suffisants et apparemment abandonnés par ceux qui les ont envoyés au front, ils constituent un poids énorme sur les épaules de la population locale, elle-même déjà très éprouvée. Ce phénomène accroît sensiblement la pauvreté de notre peuple et crée un type d’insécurité qui déshumanise les êtres humains. Nous n’en pouvons plus !

RESPONSABILITE PARTAGEE

Chers diocésains,
Frères et sœurs dans le Christ,

15.  C’est depuis plus d’une décennie que la violence sévit dans cette partie du Katanga, avec de fragiles et courts moments d’accalmie. Point n’est besoin d’être un stratège militaire pour se convaincre que si le drame perdure, c’est qu’il est entretenu de l’une ou l’autre manière. Ce serait trop simpliste de procéder à des accusations. Il est évident que la responsabilité est partagée.
16.  Ceux qui ont en charge la sécurité des personnes et des biens accomplissent-ils convenablement leur mission régalienne ? La volonté politique du Gouvernement central n’est-elle pas mise en cause ? Ce Gouvernement, en effet, ne semble pas appuyer suffisamment les efforts du Gouvernement provincial pour restaurer la paix chez nous. Par contre, il saupoudre ses actions, les espace dans le temps et, en retour, ne récolte que de maigres résultats. Nous sommes portés à croire qu’il ne déploie pas assez de moyens pour mettre fin à ce conflit armé qui n’a que trop duré. En outre, au vu de ce qui est entrepris sur terrain, il nous semble qu’il ne cherche pas à combattre le mal à la racine.
17.  Dans cette même logique, le Gouvernement central ne nous donne pas l’impression de vouloir répondre à la question de savoir « qui a permis au seigneur de guerre « Gédéon » Kyungu Mutanda de s’évader, si facilement, de la prison de Kasapa ? ». Outre qu’il consacre l’impunité, le silence sur cette question ne suppose-t-il pas des complicités à un niveau qu’on ne saurait soupçonner ?  Cette question vaut son pesant d’or. De même, malgré les échecs successifs de la solution militaire enregistrés depuis plus de dix ans, le Gouvernement de la République semble n’avoir jamais envisagé d’autres solutions. Tout se passe comme si Kinshasa entretient une perception minimaliste de la catastrophe humanitaire qui est la nôtre et ne mesure pas assez ses ravages au sein de nos populations.
18.  Une lourde responsabilité incombe à nos propres enfants, issus de nos tribus et de nos familles, qui se sont fait enrôler dans les milices et ont appris à tuer leurs propres frères et leurs parents. Il est, en effet, déconcertant de savoir que ceux qui nous tuent, violent, volent et incendient des villages entiers sont des enfants égarés de nos villages. « Tu ne tueras pas » (Ex. 20, 13), dit le cinquième commandement de Dieu ! Nulle raison, pas même une quelconque frustration, ne peut justifier les tueries et les exactions qui se passent chez nous. Tout compte fait, prendre les armes pour tuer ses propres parents, brûler les maisons d’habitation, les écoles, les dispensaires, les chapelles, violer massivement les droits humains, déstabiliser sa propre province natale n’est pas la meilleure façon d’exprimer une frustration, quelle qu’elle soit. J’invite nos fils égarés à ne plus croire aux illusions et à abandonner la culture de mort. Qu’ils cessent de se laisser manipuler par des vendeurs d’illusions, prêchant d’étranges doctrines qui retardent inutilement le développement du Katanga. Qu’ils prennent le courage de se tourner vers Dieu, abandonnent les armes de guerre et fassent un profond mea culpa. Qu’ils brisent leurs flèches, se réconcilient avec leurs frères et sœurs afin de retrouver leur place dans la société.
19.  Personne n’ignore la place qu’occupent les chefs coutumiers chez nous. Ils sont, manifestement, à n’en point douter, les « colonnes » de nos tribus et villages, les vecteurs de la cohésion sociale, les gardiens du peuple. Certains ont été la cible des miliciens et ont subi, pour cela, mort ou humiliation. Je leur exprime toute ma compassion. Mais d’autres font preuve d’un comportement ambigu qui laisse croire qu’ils jouent un double jeu et n’usent pas assez de leur pouvoir traditionnel pour que cessent les hostilités. Je les exhorte à prendre leurs responsabilités pour que la paix revienne définitivement dans nos villages.
20.  Les élus du peuple, tout comme les membres de la société civile locale, sont censés défendre les intérêts de ceux qu’ils représentent. L’œil et l’oreille de la population de leur « base », ils en sont comme les porte-parole et les défenseurs. A part quelques rares exceptions, ceux de nos territoires de Mitwaba, Pweto et Kasenga semblent être aphones sur notre drame, en tout cas muets, peu ou pas du tout compatissants, comme si notre souffrance ne les concernait pas. Je déplore leur silence sur notre sort aussi bien au Parlement que dans les médias. Je dénonce leur indifférence et leur inaction quasi généralisées. Je les invite à prendre exemple sur leurs pairs du Kivu et de l’Ituri dans la défense des intérêts de nos populations.
21.  Dans leur aventure funeste au nord comme au sud de notre diocèse, ceux qui sèment la mort et la terreur ne meurent pas de faim et ne manquent pas d’informations sur les mouvements de troupes loyalistes. Ils ciblent certaines personnes, sélectionnent leurs victimes. Ils s’en prennent parfois à une partie de gens en conflits sociaux, dont ils incendient les maisons. Certains paysans les utilisent pour régler les comptes à leurs pairs. Tout porte à croire qu’ils bénéficient de quelque manière d’une certaine complicité au sein même de notre population. Cette attitude ne nous honore point. Je la condamne vigoureusement et j’exhorte les complices et autres collaborateurs de nos fils égarés à rechercher plutôt « ce qui favorise la paix et l’édification mutuelle », selon les mots de l’Apôtre Paul (Rm 14, 19). La meilleure façon de faire durer un conflit armé, c’est de lui trouver des complicités locales. Cessez la trahison et la cupidité. Nous avons besoin de paix pour vivre selon le dessein de Dieu et pour travailler.
Toutes ces faiblesses expliquent, du moins en partie, le long règne de l’insécurité chez nous. Si nous voulons la paix, il nous faut changer de cœur, nous convertir authentiquement[6].  




BENIS TON PEUPLE, SEIGNEUR, ET DONNE LUI LA PAIX

Chers diocésains,
Frères et sœurs dans le Christ,

22.  Il n’y a pas de choix à faire entre la paix et la guerre, parce que l’une est la négation de l’autre. La paix, caractéristique du Royaume des cieux,  n’a pas de prix. C’est cette paix que l’Enfant de Bethléem est venu apporter au monde. Nous devons tous l’accueillir, la répandre autour de nous, enlever les ténèbres de nos cœurs pour qu’elle soit totale. Tournons-nous vers le Seigneur pour qu’Il nous bénisse et nous donne cette paix si précieuse (Cf. Ps 29, 11). Oui, Lui seul peut nous donner une paix véritable, durable et définitive. Il nous a envoyé son Fils bien-aimé pour nous libérer de la prison des ténèbres du péché qui nous rend esclaves de la mort. Christ, en effet, est notre paix (Cf. Ep. 2, 14). Accueillons-le dans l’humilité pour qu’Il nous transforme et fasse de nous d’heureux artisans de paix (Cf. Mt 5, 9), promis au royaume des cieux. Pour cela, comme à notre baptême, nous devons renoncer au mal, passer des ténèbres à la lumière (Cf. Ac 26, 18), accepter la paix que le Verbe incarné de Dieu nous apporte.
23.  La souffrance du temps présent est une véritable épreuve de notre foi qui doit nous aider à mûrir dans notre vie intérieure. Si nous n’y prenons garde, elle peut nous éloigner de Dieu et nous perdre. Soyons vigilants dans la prière (Cf. 1 Pi 4, 7) pour qu’elle ne nous égare pas. Ne nous résignons pas. Ne nous accommodons pas du mal en nous laissant prendre dans le piège du Malin qui ne cherche que notre perte. La souffrance de la guerre qui nous frappe aujourd’hui est passagère. La solidarité et la persévérance dans la foi, dont beaucoup d’entre nous font preuve dans des conditions si difficiles, sont la preuve que la paix finira par triompher. Il ne faut pas nous laisser détourner de l’espérance (Cf. Col 1, 23), car Dieu ne nous abandonne pas.  
24.  Prions pour ceux qui nous tuent, nous chassent de nos villages, incendient nos maisons, volent nos biens, violent nos filles et nos femmes, pour que Dieu change leurs cœurs (Cf. Mt 5, 44). Le temps de la paix est proche. Tenons bon dans la voie du Seigneur (Cf. Sir 5, 11-18). Lui seul est notre espérance et notre salut. Accueillons joyeusement la bénédiction que nous apporte le Fils de Dieu et demandons-lui de nous accorder la paix.

LA PAIX N’EST PAS IMPOSSIBLE

25.  Je suis convaincu que la paix n’est pas impossible chez nous. La raison est simple : nous autres chrétiens, nous ne désespérons jamais, parce que Dieu est notre Espérance. Il y a donc de possibles voies de sortie de crise que je voudrais partager avec vous en toute humilité.

Une réelle volonté politique et une mobilisation dynamique

26.  Avant toute chose et de manière prioritaire, la solution à notre crise nécessite une volonté politique qui soit réelle et efficace. J’entends par là une détermination et un engagement, de la part des responsables politiques à tous les niveaux, à bien cerner la problématique du conflit armé qui déchire notre contrée depuis plusieurs années, à déceler ses vraies causes, en vue d’y trouver des solutions conséquentes. Cette volonté politique doit se traduire par des actes concrets et non se limiter dans des discours propagandistes, sans effets. La restauration de la paix, le rétablissement de l’autorité de l’Etat, la protection des personnes et de leurs biens ainsi que le souci de voler au secours des sinistrés doivent primer sur tout. A cela s’ajoute une mobilisation tous azimuts de tous les acteurs susceptibles d’apporter chacun leur contribution en vue d’un dialogue constructif et rassurant: les politiques, les compatriotes égarés et leurs parrains, les membres de la société civile, les chefs coutumiers, les confessions religieuses, les organisations paysannes, etc. 

Identifier les vrais acteurs

27.  Il me semble que tant qu’on n’aura pas identifié les vrais acteurs du conflit armé qui écume notre région, ceux de terrain ainsi que leurs commanditaires, le dialogue et la paix seront impossibles. Il est anormal qu’un pays doté de services d’intelligence et de renseignements n’arrivent pas apparemment à déterminer et à porter à la connaissance de l’opinion publique la nature et l’identité de la « main noire » qui arme et se cache derrière le mouvement maï maï « bakata Katanga ». A moins que la vérité nous soit cachée. Dans ce cas, il est indispensable que l’on cesse de mentir. « Que chacun dise la vérité à son prochain » comme a écrit Saint Paul aux chrétiens d’Ephèse (Cf. Ep 4, 25). C’est cette vérité sur les vrais protagonistes des hostilités qui nous libérera (Cf. Jn 8, 32) et nous permettra de nous engager résolument sur le chemin de la paix. C’est un préalable important pour un vrai dialogue pour qu’advienne la paix.

L’audace de dialoguer et de se réconcilier

28.  J’ai affirmé plus haut que des tentatives de dialogue avec les maï maï ont été amorcées. Elles signifient que le dialogue et la réconciliation sont possibles. En effet, par delà la manipulation, les frustrations et la basse politique de positionnement, bien évidents, la question est de savoir qu’est-ce qui peut pousser de jeunes gens à fleur d’âge à s’armer de machettes, de lances, de flèches et de quelques armes d’assaut pour tuer leurs propres parents, brûler de villages entiers, en se réfugiant dans la forêt, dans des conditions sauvages ? Il me semble qu’il est dans l’intérêt de tous de les écouter pour ne pas tomber dans le piège qu’ils tendent à notre société, de comprendre leurs motivations profondes et, sur cette base, entamer la sensibilisation pour faire le lit à un vrai dialogue devant conduire à la justice, à la réconciliation et à la paix.
29.  D’une part, le dialogue est plus que nécessaire parce que, comme disait le Pape Jean XXIII : « Une société fondée uniquement sur des rapports de forces n’aurait rien d’humain »[7]. Face à l’échec d’une solution militaire, il faut donc avoir le courage de dialoguer dans la vérité.
30.  D’autre part, la réconciliation est loin d’être synonyme de faiblesse. Dans son Exhortation apostolique post-synodale, Benoît XVI, pour sa part, s’est exprimé en ces termes : «  Ainsi, la réconciliation ne se limite pas au dessein de Dieu de ramener à lui dans le Christ l’humanité séparée et souillée par le péché, à travers le pardon des fautes et par amour. C’est aussi la restauration des relations entre les hommes au moyen de la résolution des différends et la suppression des obstacles à leurs relations grâce à l’expérience de l’amour de Dieu »[8]. Cela est d’autant plus vrai que « seule une authentique réconciliation engendre une paix durable dans la société »[9].

Vider les prétextes

31.  Il est notoire que le déséquilibre économique dans notre province, l’absence de débouchés économiques surtout en milieu rural, l’analphabétisme, les frustrations de toutes sortes et la naïveté de jeunes de nos villages sont généralement évoqués pour justifier d’une certaine façon la violence qui s’installe chez nous. Dès lors, n’est-il pas sage de s’efforcer de vider ces prétextes, du moins en partie et progressivement, en mettant sur pied des initiatives économiques et des infrastructures de formation ou d’encadrement de jeunes des milieux concernés ? Dans le même sens, ne serait-il pas utile de rendre plus attirantes les conditions de miliciens qui ont abandonné volontairement les armes de façon à encourager d’autres à la reddition ? En d’autres termes, il faut donner de l’espoir aux jeunes du milieu rural et multiplier leurs chances de se bâtir un avenir. Il faut au moins tenter quelque chose, donner un signal fort, avant qu’il ne soit trop tard. Sans cela, grand est le risque de voir une rébellion succéder à une autre. Le désespoir est un mauvais conseiller !
32.  Je réaffirme ma foi en une solution durable à l’insécurité qui règne chez nous. La voie militaire ne doit pas prendre le dessus sur une démarche pacifique. Le Fils de Dieu, Verbe qui a pris chair, est « Prince de la paix » ( Is 9, 5). C’est à lui que nous confions notre aspiration commune à la paix parce que Lui seul donne la paix plus que ne la donne le monde (Cf. Jn 14, 27).  

EXHORTATION FINALE

Chers diocésains,
Frères et sœurs dans le Christ,

33.  Le combat de la paix que nous menons dans notre diocèse est une épreuve qui doit mûrir notre foi. Recherchons toujours le visage du Christ, même pendant les heures les plus sombres de notre vie, pour qu’il nous bénisse et nous donne la paix. L’exemple de la bienheureuse Marie-Clémentine Anuarite Nengapeta, Vierge et martyre, à qui je confie notre cause pour la paix, doit nous réconforter et nous encourager à rester fidèles à Dieu, même dans la souffrance, en nous appuyant sur notre foi. Celle-ci, en effet, est une force, une puissance insoupçonnable, une arme. Restons solidaires les uns des autres, surtout envers les plus nécessiteux. Par ce temps difficile, la charité chrétienne et l’hospitalité doivent être actives parmi nous en vue de mieux faire face aux besoins de nos frères et sœurs vivant dans les camps de déplacés ou dans les familles d’accueil. Que la Très sainte Vierge Marie, Notre Dame de la paix, intercède pour notre diocèse.
                                                                     
                                                                  Donné à Kilwa, le 24 Décembre 2014
                                                      Solennité de la nativité de notre Seigneur Jésus Christ
† Fulgence MUTEBA MUGALU
    Evêque de Kilwa-Kasenga





[1] ASSEPL, Pleurons avec ceux qui pleurent, 2014.
[2] Cf. JEAN XXIII, Mater et magistra, n. 205.
[3] Cf. Catéchisme de l’Eglise catholique, n. 1.
[4] Placide TEMPELS, La philosophie bantoue (Traduit du Néerlandais par A. Rubbens), Paris, Présence africaine, 1948.
[5] Fulgence MUTEBA, « Choisis donc la vie… » (Dt 30, 19). Une réponse chrétienne à la pandémie du VIH/sida, 2007, n. 24. .
[6]  Cf. BENOÏT XVI, Africae munus, n. 32.
[7]  JEAN XXIII, Pacem in terris, n. 34.
[8]  BENOÎT XVI, Africae munus, n. 20.
[9]  Ibid.n. 21. 

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